Il se passe quelque chose de poétiquement inopiné dans cette peinture. On l’entend avant de la voir, on l’écoute avant de la dévisager. Pendant un quart de seconde, l’oreille se montre plus prompte que l’œil. Un quart de seconde, c’est peu, mais cela suffit, parfois, pour se demander si c’est la musique qui a posé pour l’art ou le contraire. Chacune de ces œuvres à une âme, qui vaut aussi bien pour le glissement de l’archet sur les cordes que pour l’acheminement des couleurs vers un style, vers la lumière. Il en résulte une impression de création hybride et magnétique, s’étirant de la plainte languissante des moires à la clameur secrètes des gouffres.
Les personnages de Nicole Pfund ne sont pas filiformes sans raison. Il leur faut au moins de longues jambes, s’agissant de prolonger leur humanité ambiguë en bestiaire péremptoire. L’artiste n’a pas tort, et, en plus, sa geste anthropomorphique ne manque pas de talent. Elle semble nous dire que ce ne sont pas les hommes qui ont inventé le chant. Les oiseaux, et pas seulement eux, les ont précédés, sur ce chapitre. Chez les ailés, et même l’élite des quadrupèdes, leur identité a commencé avec le chant, alors que l’homme, lui, malgré sa verticalisation, a dû longtemps grogner avant de seulement articuler. Les têtes mélomanes de Nicole ont beau participer, par leur apparence, du règne animal, elles ne nous en renvoient pas moins à une des images possibles de la naissance de la musique. En profondeur, il se peut que parvienne encore jusqu’à nous, en scansions mystérieuses, les échos d’une époque lointaine ou existaient déjà des accords parfaits entre les pulsions sans paroles, et leur désir d’être une voix, un pur moment de la polyphonie du vivant. En ce sens, la vision de Nicole Pfund est délicieusement juste, d’une prescience immémoriale et rythmique, qui donne du plaisir à qui s’en imprègne.
Marcel Moreau écrivain 
 
 
Ce pourrait être bien fait. Et ça l’est. Ce pourrait être agréable à regarder, pour le seul plaisir des yeux. Et ça ne l’est pas forcément. Nicole Pfund poursuit une démarche à double lecture ou, plus exactement, semble t’il, une démarche qui en porte une seconde en elle. La première est plaisante, anecdotique donc spectaculaire, avec la mise en scène dans ses toiles de personnages avec de drôle de têtes dont la particularité est de jouer de leur instrument de musique en divers lieux, clos ou extérieurs. Voilà pour l’apparence, anecdotique et narrative, de cette œuvre.
Certains pourraient s’en tenir à cette première vision, satisfaits de son caractère «original ». Seulement, très vite, cette apparence tends à se fissurer au contact de ces toiles pour révéler une toute autre dimension, celle d’une créativité plus métaphysique. Ces musiciens ne sont que les miroirs d’une humanité attentive et solitaire, sinon inquiète. On les découvre. On les identifie. Pour certains brossées en premier plan, portraits figés dans l’attente. Pour d’autres, captés entre deux enfilades de façades et de ruelles ou, encore, comme oubliés dans la  fuite d’une architecture. Mais souvent isolés les uns par rapport aux autres, baignant dans un silence liquide ou aérien. Seuls les instruments de musique, propre à chacun de ces personnages, indiquent la nécessité du son et expriment l’angoisse du silence. La palette des couleurs conforte ce sentiment d’attente et de distance. Les blancs s’épaississent jusqu’aux gris et se renforcent de bleus. Les bruns, les rouges, accentuent la force expressive de ces personnages étrangement humains, liés à leurs instruments de musique comme d’autres à leur bouée de sauvetage. Une peinture forçant le regard, car nourrie d’exigence et d’interrogation.
Alain Le Blanc journaliste

 
Il est difficile de trouver un artiste dont l’œuvre soit si originale, si subtile, aussi attachante en interprétation que celle du peintre suisse Nicole Pfund, installée en Midi-Pyrénées depuis 1984. Son œuvre retrace des histoires savoureuses d’animaux musiciens brossés en premier plan jouant d’un instrument de musique ou en attente, observateurs ou ignorants, solitaires ou complices.
Son travail artistique réside dans la conception, l’invention, l’imagination du sentiment à formuler et de la forme à lui donner : « pintura e cosa mentale ». Les animaux musiciens forment le nœud emblématique des correspondances qui, au travers des états d’âme de l’artiste, peuvent suggérer des scènes de la vie courante. Le tout est auréolé par l’humour, la tendresse, la perspicacité de couleurs affectives . Discerner les valeurs humaines est une chose, trouver la couleur une autre, mais appliquer des thèmes colorés justes, nécessite l’intuition féminine ancrée dans l’observation attentive.
Nicole Pfund appréhende le silence. Elle le redoute. C’est une phobie permanente, digne d’effrayer toute relation monastique. Pour chasser le chaos du silence et le transporter dans un vagabondage de pensées rassurantes, elle écoute constamment de la musique. Et, bien qu’inavoué, tout le poids de sa nature émotionnelle se projette dans ses toiles : les musiciens véhiculent des sons dans des décors crêpés de frigidité austère, un nouveau langage d’espoir. Elle crée des échappatoire : fenêtres et portes de logis ancestraux, ouvrant sur la liberté de fuir, de s’évader vers les espaces de l’aventure, jeux de lumière contrastant sur des motifs sombres, l’idée du bonheur, portant et élargissant le tout jusqu’à l’universel, mérite d’être conquise par le plus simple des mortels.
« Mes tableaux sont emplis de silence que seuls les instruments de musique peuvent contrecarrer » avoue Nicole Pfund. Façon de tranquilliser notre sentiment de plénitude . Il ne s’agit plus d’étudier l’incidence de la lumière sur les accidents de la forme, mais l’animal musicien lui-même, en tant que générateur potentiel de survie, telle une source latente d’énergie, avec sa face de rongeur, au nez rouge comme son nœud papillon, son costume trois pièces, digne d’un personnage tout droit sorti d’un bal masqué vénitien.
Comme la musique vaut aussi par ses mélodies qui sont comme des plages d’élan vers l’exaltation du rythme ou des sonorités, la peinture a besoin de zones de repos qui font valoir par contraste les saveurs de la matière et de la couleur. Nicole Pfund travaille avec le couteau et la peinture à l’huile, elle utilise des coloris différents suivant ses sautes d’humeur. On peut la considérer comme une artiste imprévisible, à la fois amène et pleine d’humour, aussi craintive que sarcastique mais c’est également avec sensibilité et raffinement qu’elle pose son sceau sur ses œuvres. L’incroyable éventail de ses possibilités d’expression tient au regard émoustillant qu’elle porte sur la société. Elle veut communiquer son lyrisme, parler longtemps encore aux hommes de demain.
C’est une femme merveilleuse qu’il est indispensable de rencontrer. Pour une raison évidente : elle a la belle prestance d’une artiste qui sait vous faire aimer ces personnages. Il n’en reste pas moins que ses tableaux abolissent le temps, ils arrêtent la vision à un moment donné, et d’une certaine façon l’espace, puisqu’ils mettent le spectateur à la place que Nicole Pfund avait choisie pour sienne.
Michel PALIS critique d’art 
 
 
Nicole Pfund parle à nos yeux d'adultes avec le langage de l'enfance, celui des contes, de la poésie et du rêve. Elle met en scène, de longs personnages élégants aux têtes d'animaux. Nicole a fait de ces êtres hybrides des " animaux musiciens " qui semblent jouer une musique belle et nostalgique. Unique tache noire sur les couleurs douces des toiles, comme lavées par la pluie de l'oubli, le regard étrangement humain des animaux musiciens raconte un rêve d'attente et de solitude , de temps suspendu. Les personnages de Nicole sont les miroirs de nos vies. Ils sont l'image de notre fragilité et de notre richesse, aussi.
Ils jouent en couleurs une petite musique discrète, celle de la vie qui passe.
Pascale Boisgontier Art et Décoration 
vous êtes un peu ridicule, vous les modernes,
sans poils,
en cache corps vêtus.
mais les artistes ont l’habitude
et les acteurs aiment les spectateurs
que vous êtes
« Approchez !… venez écouter
notre musique »
sur les marches de notre théâtre l’accordéoniste
se détend
l’accordéon en fait autant
Celui-ci ne me quitte pas des yeux,
j’ai l’impression qu’il se moque,
Non il sourit…
si il se moque
« Eh le petit, elle te plaît pas ma cravate ?
Allez joue moi la Campanelle »
« je ne peux pas bonhomme je suis dans l’orchestre »
« Ah oui pardon, alors ne sois pas distrait,
tourne toi et suis le chef »
quelle famille …
quelle famille, et pas un qui ressemble à son frère,
je côtoie au quotidien l’imaginaire, ça me paraît normal,
Ah j’oubliais ma soeur vit parmi eux…
en symphonie.
Christian LE GUILLOCHET
Directeur du Lucernaire, centre d’art et essai, à Paris
 
 
Entretien avec Jeanine Rivais réalisé à Lyon
, Biennale Hors les Normes - octobre 2007
Jeanine Rivais : Nicole Pfund, je dirai que votre peinture est d'une facture très expressionniste, un travail de matière ; mais de matière " plate ", c'est-à-dire que la plupart du temps, vos fonds sont non signifiants, et vos personnages sont presque toujours de la même couleur que le fond ?
 
Nicole Pfund : C'est un camaïeu, en effet.
 
JR. : Vos personnages sont-ils en train d' " entrer " dans le fond, ou d'en " sortir " ?
NP. : Cela dépend des toiles. Parfois, je démarre avec un regard. Je construis tout le décor autour, pour mettre ce regard en valeur. D'autres fois, je réalise le fond, et je situe un personnage sur ce fond ; Mais, dans l'un et l'autre cas, il faut absolument que le personnage fasse bloc avec le décor.
 
JR. : La plupart du temps, ce personnage est pratiquement " parti ". Ou alors pas encore complètement " venu " ?
NP. : Oui. En fait, il est toujours " à la limite ". C'est une question d'équilibre, du coup une question de déséquilibre… On ne sait jamais de quel côté l'œuvre va évoluer.
 
JR. : Par moments, votre personnage semble avoir un énorme bec. Peut-on dire que ce sont des visages/masques ?
NP. : Ils ont en effet toujours un grand nez. Ils sont prétextes à raconter nos histoires à nous, à travers ce regard. Qui est un regard humain…
 
JR. : Par les yeux, oui. Mais que dites-vous de cette sorte de trompe, ou de bec, que vous appelez un nez ?
NP. : Il est là pour mettre une pointe d'humour, d'ironie dans la scène.
 
JR. : Je n'avais vraiment pas vu d'humour ni d'ironie dans votre travail. J'y ai vu un infini sérieux, d'autant que vos personnages suggèrent tous la tristesse, le désespoir. Ils sont avachis sur un banc, appuyés à un pilier… Ce que vous appelez un nez, me semblait plutôt un masque pour cacher ce désespoir. Je pensais que c'était plutôt une façade pour cacher leurs sentiments à autrui ?
NP. : Oui, c'est un masque, une façade. Mais plutôt pour ne pas pleurer, ne pas désespérer. Mais je veux tout relativiser, parce qu'il ne faut pas trop se prendre au sérieux dans la vie.
 
JR. : On peut donc dire qu'en fait, vous reprenez sans cesse le même personnage.?
NP. : Oui, en effet. Chaque fois, son attitude est différente, mais c'est toujours le même individu. Tout de même, dans un groupe, il y a très souvent une personne qui dérange. Qui dérange dans le sens où elle ne dit pas comme les autres, ne fait pas comme les autres. Dans l'un de mes tableaux, par exemple, l'accordéoniste braille, et tous les autres sont dérangés par ses criailleries.
 
JR. : Oui, je vois que les autres penchent tous la tête d'un air rêveur, alors qu'il a le nez en l'air…
NP. : Oui. Il est heureux, et indifférent aux autres.
 
JR. : Donc, dans tout votre travail, c'est ce même personnage masculin qui revient ?
NP. : Oui.
 
JR. : Que vous a-t-il donc fait, pour que depuis une décennie, vous continuiez à le cerner ?
NP. : Je ne sais pas. Je continue donc à chercher, en me disant que lorsque je découvrirai pourquoi je le fais, il m'apportera sûrement quelque chose de nouveau. De plus, depuis quelques mois, des boîtes sont apparues dans mes toiles. Je ne sais pas non plus pourquoi.
 
JR. : J'en reviens au nœud papillon qu'arbore votre personnage. Je ne trouve pas qu'il lui donne un air humoristique. Je trouve plutôt qu'il le situe socialement.
NP. : Oui, il le place dans un milieu assez chic. Les chaussures, au contraire, sont toujours énormes, et le rattachent bien au sol !
 
JR. : Nous avons parlé, au début de notre entretien, d'Expressionnisme. Comment vous rattachez-vous à l'Art singulier ?
NP. : Je vais dire que je ne m'y rattache pas du tout. Simplement, Loren m'a conseillé d'envoyer un dossier et je l'ai fait. Je ne m'attendais pas à être sélectionnée. Et, au vu de ce qui m'entoure, j'ai le plus grand mal à me situer par rapport à l'Art singulier.
 
JR. : Même s'il y a, dans votre travail, beaucoup de psychologie, il y a aussi beaucoup d'interrogations : il faudrait fouiller les raisons de ce personnage récurrent au point d'en être obsessionnel, savoir pourquoi il se retrouve seul dans un théâtre vide ; ou au pied d'un réverbère, au coin d'une rue par un petit matin blême … ? Dans ces cas-là, on peut le situer géographiquement. Mais la plupart du temps, il se retrouve dans un fauteuil, dans un lieu non défini ? En somme, s'il a tout perdu ou tout quitté, il a encore le siège pour méditer ?
NP. : Oui. Pour moi, c'est un ensemble. C'est lui qui génère un sentiment, une émotion. Alors, j'ai de la peine à le détacher du décor, il est un univers à lui tout seul.
Vous remarquerez qu'il a aussi toujours un instrument de musique ?
 
JR. : En voyant certaines de vos toiles, je pensais à " En attendant Godot " ?
Quant à l'instrument de musique, il fait partie de sa solitude.
NP. : Peut-être ?
 
JR. : Pour conclure, je redirai le magnifique travail que vous effectuez sur la matière ! Sur ces grands fonds vides, uniquement constitués de blancs et de gris. C'est une matière très riche, tout en restant paradoxalement complètement dépourvue de reliefs. Vous êtes véritablement peintre, parce que vous êtes à la fois matiériste, coloriste. En même temps votre travail par rapport à ce personnage unique, est très pensé, senti, réfléchi, construit…
NP. : J'ai surtout envie de donner un côté poussiéreux à la toile. Pour que le spectateur entre petit à petit dedans…
 
JR. : Je ne suis pas sûre que chacun puisse construire son propre scénario à partir de vos toiles. La peinture est tellement forte, que l'idée du personnage s'impose. Il est vrai que chacun peut épiloguer sur la nature de son personnage.
NP. : Oui. Certaines personnes ont un mouvement de recul et sont incapables d'entrer dans la toile. Et puis, il y a celles qui arrivent et qui sont immédiatement en complicité avec ce personnage. Et j'ignore ce qui provoque ces réactions ?
 
JR. : A mon avis, ces réactions sont liées à sa solitude. Parce que votre œuvre est une œuvre de la solitude.
NP. : Oui, mais pour moi, c'est une solitude choisie, pas une solitude imposée.
 
JR. : Il n'empêche que cette idée de solitude est peut-être trop forte pour certaines personnes qui la reçoivent trop violemment.
NP. : En fait, ce que je veux c'est créer un sentiment de complicité ou de rejet. Surtout pas d'indifférence !
 
JR. : Je crois que vous auriez du mal à susciter l'indifférence !
 
 
A travers les étranges personnages que Nicole met en scène, c'est à un voyage à travers l'attente que nous sommes conviés. Le sujet ne réside pas dans ces musiciens mais dans la mise en espace de cette période où l'on se trouve dans l'entre-deux, l'action et l'inaction, la solitude, l'espace d'intériorisation. Ses tableaux sont remplis de silence que seuls les instruments de musique peuvent contrecarrer. Elle plante le décor, des blancs denses qui passent aux gris profonds qu'accompagnent des bleus subtils, l'ocre et le rouge sont les compléments de la mise en lumière. Ces personnages étranges sont le miroir de l'humain. L'attente est le lien de tous ces musiciens. Nicole PFUND nous propose un parcours vraiment original.
Saty, Galerie l’Ane Bleu